Bénédicte Doyen Mériaux est responsable du service tourisme et communication de la communauté de communes du Val de l’Aisne et directrice du Fort de Condé à Chivres-Val (02). Dans le cadre de sa participation à la formation-action "Sciences pour Toutes et Tous" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, Bénédicte Doyen a été interviewée par Ombelliscience le 28 novembre 2025. Elle raconte son cheminement pour être plus inclusive dans sa manière de travailler et de partager les sciences.
Inès Macé pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?
Bénédicte Doyen pour le Fort de Condé : Je suis directrice du Fort de Condé, un fort du XIXe siècle, devenu monument historique et ouvert au public depuis 2003. C’est une fortification militaire qui fait partie du deuxième grand système de fortifications construit en France. La communauté de communes du Val de l’Aisne l’a réhabilité pour l’ouvrir au public, de nombreuses rénovations ont été faites pour le sécuriser, un parcours de visite a été repensé et le site a été amélioré. Le lien de ce monument à la culture technique et industrielle est important puisque le Fort date du XIXè siècle, le siècle de la révolution industrielle et des inventions comme la fonte dure, la vapeur ou l’électricité. C’est par exemple grâce à cette énergie que les canons du fort ont pu être équipés de retardateurs… Ce siècle est lié aux innovations qui ont précédé l’invention du Fort et montrent l’application quotidienne de ce genre d’inventions scientifiques. La proposition d’Ombelliscience vis-à-vis du programme "Sciences pour Toutes et Tous (SPTT)" est super bien tombée pour nous, puisqu’on repensait tout le processus de découverte du Fort au même moment : on voulait y ajouter un parcours avec des filets, repenser le système d’interprétation et revoir la signalétique… L’inclusion était aussi l’objet du projet : tout le monde devrait se sentir bien au Fort et avoir envie de visiter le lieu, en faisant en sorte qu’il soit facile de s’y repérer.
IM : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?
BD : Pour moi c’est permettre à chacune et chacun de pouvoir accéder à un site, une information, un lieu… et c’est travailler l’inclusion sur un sujet, pour que chacun puisse en profiter quel que soit son parcours, son origine, son milieu social… Cela ne passe pas que par le fait d’expliquer et transmettre des connaissances. C’est aussi permettre aux gens de venir, de passer un bon moment sans forcément devenir un spécialiste. Leur permettre de ressentir l’atmosphère du lieu, faire appel à leurs émotions. Cette idée vient vraiment de notre participation au programme : avant on était plutôt sur la diffusion de connaissances. Maintenant on se dit qu’il faut aussi ressentir un lieu pour le comprendre. La transmission ne passe pas que par une visite guidée, des savoirs transmis ou la lecture d’un panneau. Par exemple nos panneaux sont ludiques et sont des cubes qui tournent : derrière cette disposition, il y a l’idée de jouer et, ensuite, pourquoi pas, de lire le panneau. Chacun retire ce qu’il veut du lieu et se l’approprie. Certains n’ont peut-être pas envie d’entendre des explications sur comment fonctionne le canon mais le tir au canon les intéresse… L’objectif c’est que chacun découvre le Fort comme il en a envie, à son rythme, sa manière. C’est un peu à la carte.
IM : Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?
BD : Pour moi, non les sciences ne sont pas naturellement inclusives. Déjà à cause de leur nom "sciences" : c’est un nom qui fait peur, qui est associé aux programmes scolaires, à l’école, dont on a de plus ou moins bons souvenirs. Il y a un caractère obligatoire. "Inclusives", elles peuvent le devenir si on y bosse, mais ce n’est pas intuitif.
IM : Au sein de votre structure, quel a été ou quel serait le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?
BD : Pour nous c’est plutôt "quel a été" puisqu’on y travaille encore. C’est surtout de faire avec les publics et non à la place des publics. On avait tendance à réfléchir ensemble avec le service enfance jeunesse et essayer de se mettre à la place de tel ou tel public - des jeunes, des personnes précaires, des personnes âgées -. On a arrêté de se mettre dans la tête de personnes qui ne nous ressemblent pas : on va plutôt faire avec elles et leur demander ce dont elles ont envie, si tel ou tel aspect est intéressant pour elles. Pour cela, on a désigné Silvère - avec son accord - comme médiateur pour faire des tests avec des petits groupes de public et notamment avec des personnes fréquentant des centres sociaux dans les villes situées aux alentours du Fort. Avant on se serait demandé "comment les faire venir ?" ; maintenant on va dans les quartiers de Soissons, on leur demande s’ils connaissent le Fort, si cela les intéresse, si c’est la mobilité ou l’argent ou autre chose qui les freine pour venir…. On a également conçu un nouveau plan du site. On était fiers de notre plan, mais on s’est rendu compte que pour des visiteurs non spécialistes ça n’était pas très accessible. On l’a testé avec les publics des centres sociaux et on l’a amélioré jusqu’à ce qu’ils ne se perdent plus dans le Fort.
IM : Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme "Sciences pour toutes et tous" ?
BD : Avant tout, ça nous a apporté une plus grande ouverture d’esprit. Parfois, certaines idées nous paraissaient "enfoncer des portes ouvertes" et, pour d’autres, on s’est dit "mais oui bien sûr on n’y avait pas pensé !". On y a trouvé des outils concrets, des idées, des expériences. Les différentes interventions comme celle des Pas sans nous nous ont donné envie d’aller à la rencontre des associations sur notre territoire.
De plus, SPTT c’est un programme proposé à beaucoup de monde par Ombelliscience, mais c’est un accompagnement sur-mesure dans le collectif… On a fait pas mal de points avec Marie et Arnaud qui revenaient ensuite vers nous, nous aidaient dans nos démarches… Et le collectif a apporté une complémentarité, et une pluralité avec la possibilité de pouvoir se conseiller, s’écouter entre nous.
Enfin, comme tous, on court près le temps. Alors le fait de se lancer dans l’initiative SPTT nous a obligé à trouver le temps de nous former. Et, une fois pris dans le collectif, quand on sait qu’on se revoit pour faire le point, ça nous oblige à avancer.
IM : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment… à votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?
BD : Par rapport à l’accompagnement, je ne changerais rien : cette formation tombait au moment idéal pour nous, on avait les financements pour réaliser les changements à faire. Même s’il y a des choses faciles à faire sans argent, avoir une enveloppe financière donne une plus grande liberté. Biensûr ça n’est pas fini, et cela ne sera jamais fini maintenant qu’on est sensibilisés à l’inclusion. On aurait peut-être aimé ouvrir plus largement à d’autres types de publics mais ça n’est pas trop tard. En tout cas on ne reviendra pas en arrière sur la méthode et le fait de "faire avec" les publics… Nous n’avons pas trop travaillé sur les questions de genre, car au sein du Fort, les visites sont surtout familiales ou en couple, et on sent bien que ce n’est pas l’homme de la famille qui a "traîné" tout le monde pour visiter un site militaire. On a surtout considéré que c’était plus urgent que le Fort ne soit pas perçu comme un site fait pour les spécialistes du patrimoine, plutôt que de se concentrer sur un type d’inclusion dans un premier temps…
Publié le 23 février 2026

Parler inclusion en culture scientifique ne se réduit pas à la pose de rampes, la mise en place d’audioguides et à la diversification des publics et de la programmation. Comme l’explicite très bien cette note écrite par Clémence Perronnet pour l’École de la médiation(1), l’accessibilité n’est qu’un aspect de l’inclusion. Pour améliorer nos pratiques professionnelles en la matière, il nous faut renverser le point de vue et regarder en quoi nos musées, activités et lieux de culture scientifique sont excluants pour certaines personnes et groupes sociaux (femmes, personnes de classes populaires, personnes porteuses de handicaps, personnes non blanches) plutôt que de renvoyer la responsabilité à ces seules personnes.
Pour continuer de s’interroger et d’agir sur ces dimensions, Ombelliscience créée un groupe de travail régional "inclusion en culture scientifique". La DRAC accompagne cette nouvelle action pour un an.
Ce groupe de travail sera ouvert à l’ensemble du réseau régional de culture scientifique et s’appuiera sur les professionnel·les ayant participé à la formation action Sciences pour toutes et tous en HDF (SPTT) et sur les outils et méthodes qu’ils et elles ont testé durant ces trois dernières années.
Ce groupe de travail aura pour objectif de :
La participation à ce groupe de travail se basera sur le volontariat.
La 1ère réunion du groupe de travail inclusion régionale se déroulera en visio le mardi 17 mars à 9h30.
Intéressé·es pour participer ? Inscription ici jusqu’au 13 mars 2026. Informations auprès de lemay@ombelliscience.fr.
Ce premier rendez-vous permettra de décider ensemble de la feuille de route du groupe et de son agenda pour 2026, sur la base de propositions faites par Ombelliscience. Plusieurs pistes peuvent être imaginées : faire connaître et diffuser le guide inclusion qui sera créé courant 2026 ; créer un réseau d’entraide régional sur l’inclusion en culture scientifique ; programmer des webinaires sur des démarches inclusives en CSTI ou des rencontres d’analyse de pratiques ; former de nouvelles personnes aux pratiques de médiation scientifique inclusive ; imaginer des visites de sites inclusifs ; collecter les expériences inclusives à l’œuvre en région et les valoriser sur Echosciences, …etc.
(1) https://www.estim-mediation.fr/ressource/synthese-publics-exclus-outils-de-la-recherche-pour-des-institutions-plus-inclusives-clemence-perronnet/ Sur l’ADEI et pourquoi l’inclusion englobe mais dépasse l’accessibilité, lire la partie 1 "Choisir ses mots" de la page 3 à 9 de cette note téléchargeable au lien précédent.
Photos (c) Clément Foucard / Ombelliscience
Publié le 26 janvier 2026



Julien Rousseau est chargé de développement des publics de l’Ecomusée de l’Avesnois (59). Dans le cadre de sa participation à la formation-action "Sciences pour Toutes et Tous" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, Julien a été interviewé par Ombelliscience le 13 novembre au sujet de son cheminement vers plus d’inclusion dans sa pratique professionnelle.
Marie Lemay pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?
Julien Rousseau : Je travaille à l’Ecomusée de l’Avesnois où je suis chargé de développement des publics avec la référence « diversité et inclusion ». Il y a deux autres chargés de développement : un sur les publics scolaires, l’autre sur les publics individuels. L’Ecomusée est constitué de deux sites : une ancienne verrerie à Trélon et une ancienne filature à Fourmies. Ce sont à la fois des musées et lieux de pratique et de production. Notre lien à la CSTI ce sont les bâtiments eux-mêmes, les infrastructures et les machines de production ainsi que les 80000 objets de collection qui permettent d’aborder de multiples sujets scientifiques. Cela peut aussi passer par une exploration technique des machines utilisées ou par une mise en lien avec la révolution industrielle - période à laquelle ces industries ont prospéré – et avec l’analyse des énergies utilisées au 19ème siècle pour faire fonctionner ces usines. Aujourd’hui, on ouvre ces lieux aux questions contemporaines telles que les contraintes énergétiques actuelles et leurs enjeux écologiques.
ML : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?
JR : c’est vraiment ne mettre personne de côté. C’est rendre accessible le contenu pédagogique et scientifique à toutes et tous quelle que soit la personne, son handicap, ses besoins, ses spécificités… C’est ne laisser personne au bord du chemin tant en termes de publics que d’usagers du musée en général : collègues, artistes accueillis à Fourmies, agent de La Poste qui amène le courrier, etc.
ML : Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?
JR : c’est une bonne question. Elles devraient l’être car elles nous concernent toutes et tous mais malheureusement elles ne le sont pas : l’université est ouverte aux femmes mais il y a très peu de femmes en sciences, les contenus dans les musées sont souvent lus par des voix d’hommes… Tout ça ce sont des choses qu’on ne voit pas tant qu’on n’a pas mis le doigt dessus. C’est grâce à « Sciences pour toutes et tous » que je les ai vues.
ML : Au sein de votre structure, quel a été ou quel serait le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?
JR : je pense qu’à l’Ecomusée l’approche inclusive est assez ancienne et même antérieure à mon poste qui a été créé en 2019. Il y a toujours eu une démarche inclusive. Elle a d’abord été appréhendée sous l’angle de l’accessibilité pour les personnes porteuses de handicaps. La présence d’un ESAT (Etablissement et Services d'Accompagnement par le Travail) sur le site de Trélon y a beaucoup contribué. Sur l’Avesnois, en général, il y a beaucoup de structures qui prennent en charge le handicap et les personnes en difficulté sociale. C’est un public qui vient souvent dans nos musées donc il y a une volonté de bien l’accueillir.
Plus récemment, on a souhaité élargir cette approche et dépasser le public en situation de handicap, pour s’ouvrir à tous les publics, quelques soient leurs besoins. Ça s’est renforcé suite à un audit mené par Signes de sens et le RECIT dont on a été partenaire dès le début. Ensuite se sont ajoutés d’autres partenariats sur ces questions : Ombelliscience avec la formation « Sciences pour toutes et tous », le Trait d’Union, etc.
A présent, il y a aussi les publics qu’on intègre dans les projets comme celui autour de la malle pédagogique que je co-conçois avec des personnes du Bol vert, des jeunes de l’IMPro et d’autres. Plus que des publics, ces personnes sont de véritables actrices du musée. L’Ecomusée est un musée de territoire qui se fabrique avec les habitants donc c’est naturel de « faire avec », ça fait partie de l’essence du lieu.
ML : Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme « Science pour toutes et tous » ?
JR : la 1ère chose c’est une ouverture plus large de ce qu’on entend par « inclusion », au-delà de l’entrée « handicaps ». Cette vision plus large s’est concrétisée au fil des 3 années… Au début c’était théorique mais, sur l’exclusion liée au genre, je l’ai vu très vite en faisant le lien entre ce qu’on apprenait en formation et ce que je repérais dans nos collections : dans nos textes d’expo, on parle en permanence du travail des femmes qui représentent une part importante de la main d’œuvre dans le secteur textile et pourtant on a écrit « les ouvriers » au masculin ! ça, ça a été vraiment concret !
Ensuite, pour moi, ça a aussi été le fait d’aller chercher les publics auxquels je ne pensais même pas et qui, pourtant, quand on les rencontre, sont une évidence.
La rencontre avec Christelle Sohier de la coordination nationale Pas sans Nous lors de la formation a été un tournant… A ce moment-là, à l’Ecomusée, on inaugurait une exposition intitulée « Visages de l’Avesnois ». J’ai fait le parallèle avec son témoignage et j’ai réalisé que moi-même, à un moment, j’avais vécu des formes d’exclusion… Je me suis identifiée à elle… Maintenant c’est à nous d’aller nous connecter avec ces publics-là.
De manière plus générale, SPTT nous a donné une grosse mallette à outils et nous a fait rencontrer des gens. Ça nous a apporté un carnet d’adresses et des partenariats qui vont se poursuivre. Il y a eu des formations qui ont été très utiles comme celle sur la facilitation graphique et aussi des témoignages du type de celui de la Caravane des médias avec leur approche de l’itinérance et du « aller vers » qui m’a fort inspiré. Je l’ai intégré tout de suite à mon projet de mallette pédagogique en me disant que j’allais en faire un outil de médiation, de diffusion et un outil pour aller à la rencontre des publics.
Enfin, on a noué des liens entre professionnels participant à la formation. J’ai ainsi rencontré le chargé de mission culture scientifique de l’Université Polytechnique Hauts-de-France (UPHF) grâce à qui on a a organisé des visites de l’Ecomusée pour les étudiants de l’UPHF. Cette idée lui est venue suite au 2ème regroupement régional de SPTT qui s’est tenu chez nous !
ML : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment…à votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?
JR : mon regret est de ne pas avoir intégré tout de suite ce projet de mallette pédagogique comme sujet d’apprentissage dans SPTT. J’aurais pu avancer davantage si je l’avais choisi dès le début. J’aurais aussi aimé avoir plus de temps… Mon poste n’est pas à temps complet sur ces questions d’inclusion – je fais aussi beaucoup de médiations - mais j’aimerais avoir un engagement central sur le sujet.
Du côté des rendez-vous proposés par Ombelliscience, j’aurais aimé avoir des échanges plus réguliers avec vous. Mais je sais que vous aviez déjà un gros réseau à gérer et que vous avez fait ce que vous avez pu.
Je pense qu’on a aussi manqué de temps pour échanger davantage avec les autres professionnels. Il y a eu une demande en ce sens dans le groupe. Mais, là encore, on a tous manqué de temps. Si on avait eu trois regroupements régionaux par an [au lieu de deux], ça aurait été génial : on aurait pu travailler tous ensemble comme si on était des collègues directs ! Malgré ces limites, les contacts se sont créés et le carnet d’adresse est fait. A nous maintenant de maintenir ces liens.
Publié le 11 janvier 2026
