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Témoignage de Justine Dubail-Rulkin : « L’inclusion, c’est faire avec les publics et non pour eux [pour] que les personnes se sentent légitimes à entrer dans notre musée »

Justine Dubail-Rulkin est chargée de communication et de développement des publics au Centre Historique Minier de Lewarde (59). En tant que participante à la formation-action "Sciences pour Toutes et Tous" (SPTT) coordonnée par Ombelliscience, elle a été interviewée le 19 janvier. Elle raconte son cheminement pour être plus inclusive dans sa manière de travailler et de partager les sciences.

Marie Lemay pour Ombelliscience : Pouvez-vous présenter votre structure en quelques mots et expliquer en quoi elle a un lien avec la culture scientifique ?

Justine Dubail-Rulkin pour le Centre Historique Minier : Le Centre Historique Minier (CHM) est ouvert au public depuis 1984 et rassemble 3 entités : un musée de la mine avec des collections thématiques installées dans les bâtiments d’origine de la fosse Delloye pour décrire les conditions de vie et de travail des mineurs ; le centre d’archives et de ressources documentaires qui proviennent des anciennes compagnies minières et des Houillères du Bassin minier du Nord et du Pas de Calais ; et, pour terminer, le centre de culture scientifique de l’énergie pour replacer l’histoire du charbon dans l’histoire plus générale des énergies. Le Centre Historique Minier accueille en moyenne 150 000 visiteurs par an, avec un public varié : 60% provient des Hauts-de-France, 40 000 sont issus du monde enseignant (élèves et professeurs compris) et on accueille aussi des personnes porteuses de handicaps et des publics en rupture sociale.

ML : C’est quoi pour vous l’inclusion en général ?

JDR : pour moi c’est une notion assez vaste. J’aime bien la résumer en disant que c’est faire avec les publics et non pour eux. Cela implique de ne pas présupposer les attentes des personnes mais de leur demander directement leurs envies et besoins. Et ça nous oblige à nous décentrer de notre position de professionnel-les de la culture voulant transmettre des connaissances. L’inclusion c’est aussi faire accéder aux lieux, permettre que les personnes se sentent légitimes à entrer dans notre musée, qu’elles se sentent ici chez elles et à l’aise. Essayer de lever les freins à leur venue, c’est déjà le premier pas et il peut être compliqué.

ML :Selon vous, les sciences sont-elles naturellement inclusives ? Pourquoi ?

JDR : je dirais que non, elles devraient l’être mais elles ne le sont pas naturellement. Comme on l’a vu dans l’étude sur les publics exclus, quand on pense « scientifiques », on a encore souvent cette image de l’homme âgé en blouse blanche qui vient à l’esprit. Dans cette même enquête, les sciences, pour les personnes qui en sont exclues, c’est intimidant et/ou associé à un mauvais souvenir d’école. Et puis, comme nous l’a expliqué Clémence Perronnet(1) dans la formation, il y a tous ces préjugés sociaux qui nous font croire que la science c’est plutôt pour les garçons et qui font que les filles vont s’en exclure naturellement. Le fait d’offrir des poupées aux petites filles et des mallettes scientifiques aux garçons, ça ancre ces manières de voir les choses dans la société… On voit donc qu’il y a encore du chemin à faire et des freins à lever. Nous on est là pour ouvrir ce regard et ouvrir la science à toutes et tous.

ML : Au sein de votre structure, quel a été ou quel serait le 1er pas concret pour être dans une démarche plus inclusive ?

JDR : Un groupe de travail avait déjà été créé au Centre Historique Minier dans les années 2005-2015 pour mener des actions sur l’amélioration des conditions d’accueil des publics en situation de handicap mais c’était principalement axé sur l’accessibilité. Grâce à SPTT, ma collègue Audrey Lampérière et moi-même(2), on s’est rendu compte qu’il y avait encore beaucoup à faire et que les publics exclus sont plus vastes que ceux pour lesquels on avait fait ces démarches (il ne s’agit pas seulement des personnes porteuses de handicaps). Mais ça demande du temps et une vraie prise de conscience pour s’y mettre.

Notre première action inclusive a porté sur l’Art d’Accéder à l’Emploi(3) pour travailler avec les demandeurs d’emploi du territoire. On ne pouvait pas travailler l’amont de cette action-là avec eux mais on s’est attaché à faire évoluer l’action au fur et à mesure de sa réalisation : on a fait ce qu’on a pu pour qu’ils soient vraiment à l’aise, qu’ils voient qu’on tenait compte de leur avis et qu’on modifiait l’action au fur et à mesure de leurs remarques. Le but de l’action c’est qu’ils soient plus à l’aise dans leur vie de tous les jours et qu’ils aient moins d’appréhension face à un futur employeur, qu’ils retrouvent confiance en eux, qu’ils se sentent moins exclus des lieux de culture, qu’ils puissent venir au musée sans avoir peur de pousser la porte.

ML : Que vous a apporté l’accompagnement par Ombelliscience et le collectif de professionnel·les qui se forment à vos côtés dans le programme "Science pour toutes et tous"  ?

JDR : beaucoup de choses. Déjà, Audrey et moi, on a réalisé pas mal de diagnostics en utilisant l’outil Kadeiloscope. C’est d’ailleurs un outil qu’on veut transmettre aux collègues pour qu’ils puissent l’utiliser de manière incontournable au début de chaque action. On s’est aussi servi des outils d’animation de groupe issus de l’éducation populaire comme les idées de brise-glace qui permettent de mettre les personnes à l’aise avant de débuter un atelier.

Il y a eu une grande richesse des échanges sur toute la durée de la formation SPTT et aussi une grande écoute des uns et des autres. On a partagé nos expériences, nos échecs parfois et on a réussi à créer une communauté sur laquelle on peut s’appuyer aujourd’hui en cas de besoin.

Lors du dernier regroupement régional(4) j’ai aimé que chacun fasse son retour d’expérience : ça nous a permis d’identifier qu’il y avait les mêmes problématiques chez les uns et les autres. On a vu qu’on était tous dans le même bateau. Ça me conforte dans l’idée que ça demande du temps à toutes et tous et que, par-delà la diversité des structures et de leurs moyens, les problèmes restent les mêmes : le temps et l’argent.

ML : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment…à votre niveau, au sein de votre structure, et au niveau de l’accompagnement proposé par Ombelliscience ?

JDR : À mon niveau, j’aurais souhaité que plus de collègues participent en même temps qu’Audrey et moi. Ça aurait été plus impactant qu’ils participent eux-mêmes plutôt qu’on leur fasse des retours : s’ils avaient entendu les témoignages de personnes exclues, ils auraient mieux retenu les freins à l’inclusion. Au Centre Historique Minier, l’inclusion est travaillée par différents services : l’accueil, la conception des expositions, la médiation, la boutique… ça touche beaucoup de monde, y compris la direction et les directeurs de service qui peuvent impulser des dynamiques et faire rayonner cet enjeu au niveau de la structure…

Au niveau de l’accompagnement d’Ombelliscience, c’était déjà bien. Peut-être qu’on aurait pu avoir encore plus de temps d’échange et des échanges encore plus réguliers mais en même temps, on avait tous des emplois du temps bien chargés et il aurait été compliqué de nous libérer davantage…


(1)Clémence Perronnet est sociologue de la culture, autrice des ouvrages La Bosse des maths n’existe pas, co-autrice de Matheuses, les filles avenir des mathématiques et d’une thèse intitulée La culture scientifique des enfants en milieux populaires : étude de cas sur la construction sociale du goût, des pratiques et des représentations des sciences. Elle travaille aujourd’hui au sein de l’Agence Phare, agence d’études, de recherche et de conseil et a, à ce titre, formé les professionnelles engagées dans SPTT pour Ombelliscience.

(2)Justine a suivi la formation SPTT aux côtés de sa collègue Audrey Lampérière, médiatrice culturelle au Centre Historique Minier.

*(3)L’art d’accéder à l’emploi est un dispositif créé par France Travail et animé en collaboration avec des structures culturelles, voir ICI.

(4)La formation a duré 3 ans et en 2ème et 3ème année, deux regroupements annuels de 2 jours consécutifs ont été organisés pour permettre aux 37 professionnelles de se retrouver et d’échanger sur leurs avancées. Le 4ème et dernier regroupement régional de SPTT a eu lieu à Le Wast dans le Pas de Calais en novembre 2025.

Publié le 02 avril 2026

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